Chroniques du CPE (4) : C’est parti

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Le collectif national de l’Unef révèle une contradiction. Le texte proposé par la direction, la « Majorité nationale », appelle à construire le mouvement, donne des arguments. Il montre ainsi un aspect réel et indispensable du mouvement : l’unité des organisations de jeunesse pour le retrait du CPE, qui a été un outil fondamental pour exercer une pression sur les syndicats de salariés et obtenir un mouvement qui dépasse la jeunesse. Cela a été capital pour gagner : il est à peu près certain que la jeunesse seule aurait eu bien plus de difficultés à obtenir une victoire. De plus, la direction de l’Unef a donné des outils à ses militants pour construire une véritable mobilisation : elle leur a donné confiance pour réaliser des interventions dans les amphis, elle a expliqué l’importance de l’auto-organisation, des assemblées générales, des coordinations. Cela ne s’est pas fait par hasard : les mobilisations des années précédentes, le LMD en 2003 et les lycées en 2005, avaient prouvé qu’aucune organisation de jeunesse ne possédait d’implantation suffisante pour mobiliser massivement la jeunesse. La direction de l’Unef avait donc compris que l’auto-organisation était incontournable pour mobiliser massivement, élever le niveau de connaissance de la loi. Elle craignait sans doute aussi d’être débordée si elle ne participait pas à ce processus car, les mobilisations de 2003 à Rennes et à Toulouse, avec plusieurs milliers d’étudiants en assemblée générale, avait montré que lorsque les étudiants se mobilisent massivement, les quelques militants syndicaux présents sur les universités pouvaient être balayés.
Mais nous soulignions à ce moment deux importantes faiblesses : le texte ne parlait pratiquement du CPE, ne réclamait le retrait ni du reste de la loi ni du CNE. Et, surtout, il ne faisait qu’appeler au 7 février. Aucune perspective de mobilisation ne suivait. Nous avons donc ardemment souligné cette faiblesse et nous sommes entraînés à argumenter pour la construction d’une coordination nationale, pour des manifestations régulières qui rythme le mouvement, pour des appels à ce que les salariés rejoignent le mouvement, etc.

Dans les jours qui ont suivi, nous avons mis en place, tous ensemble, ce qui avait été décidé. Les argumentaires ont été rédigés, les plannings d’intervention dans les amphis réalisés, les militants les plus expérimentés ont appris aux plus jeunes. Ce mouvement n’a pas été facile, contrairement à ce que beaucoup croient aujourd’hui. Sur une université comme Jussieu, les premières interventions en amphi se sont très mal passées : les professeurs, mais aussi les étudiants, refusaient parfois que nous intervenions dans les cours, nous accueillant d’un droit « laissez-nous travailler ». A la fin des interventions, nous tentions de timides appels à se mobiliser immédiatement : est-ce qu’il vaut mieux perdre une journée de cours ou laisser passer le loi ? Mais très peu d’étudiants nous sont sortis de cours. Lorsque l’un d’entre eux le faisait, nous l’entourions avec de grands sourires !

Le 6 février, la préparation de la manifestation de mardi 7 a été précise. Nous avons tendu notre énergie vers la construction de cortèges « auto-organisés ». Cela peut paraître paradoxal de constituer, pratiquement de toute pièce et de l’extérieur, quelque chose qui se prétendait auto-organisé. Prévoir un camion avec sono, pancartes, slogans. Mais il y a pourtant une réalité : nous craignions que l’Unef soit la seule force avec ce type de matériel et puisse se prévaloir de la représentation du mouvement, les autres courants, libertaires, se contentant de participer aux cortèges par université. Nous avons donc tenté de construire une légitimité à ce que nous pensions déjà incontournable bien qu’en devenir, des structures démocratiques d’auto-organisation du mouvement, rassemblant toutes les forces organisées et surtout représentant des milliers d’étudiants non organisés.
Le mardi 7 février a récompensé nos efforts, avec 400 000 manifestants dans le pays. Mais, surtout, dans quelques villes, la mobilisation a été gigantesque : 20 000 à Rennes et Toulouse, 6 000 au Mans. A Rennes, deux AG ont eu lieu le même jour, avec 2500 personnes le midi, 1000 le soir, puis 2500 à nouveau le 9 février. A Toulouse et Nantes, le millier en AG a été rapidement atteint. Dans de nombreuses villes, la mobilisation était encore très faible : 300 à Aix, le 8 ; 250 à Besançon ; 300 puis 50 à Bordeaux ; 250 à Grenoble le 9 ; 50 à Metz ; tandis que dans d’autres, les AG n’étaient prévues qu’autour du 16 février.

A Jussieu, une AG a rassemblé… environ 100 personnes, moitié étudiants, moitié salariés. Pour une université scientifique, cela nous a semblé tout à fait correct. L’amusant de la chose a été que, dans cette AG, nous avons vu apparaître une dizaine de militants de l’Unef que nous connaissions peu ou pas, surentraînés à argumenter contre l’intégration de la revendication du retrait du CNE, demandant à ne se focaliser que sur le CPE, pour « ne pas se disperser ». Mais, surprise ou pas, ce sont les militants de la CGT… et de la CFDT, et toute une série de salariés non organisés, qui ont argumenté avec nous en s’étonnant qu’on puisse séparer le CNE et le CPE alors que les réformes étaient si proches… Ce premier échec pour les militants de la « majo » dans la tentative de faire passer leurs idées a été le premier d’une longue série dans ce mouvement.

A partir de ce jour-là, les interventions dans les amphis se sont faites quotidiennes, ainsi que les collages. Un « point d’info » a été mis en place tour 44, et les militants ont été toujours plus nombreux à participer à la mobilisation, et l’écho dans les amphis s’est amélioré chaque jour.

Le 8 février, les JCR discutaient de comment continuer à construire le mouvement. Avec toujours cette idée, hélas irréaliste, de lier LMD et CPE. Mais par contre, des discussions très utiles sur les rythmes de mobilisation pour aller crescendo : manifester le mardi et le jeudi, percevoir que l’Unef voulait à la fois sincèrement et sérieusement construire le mouvement et ne pas en perdre le contrôle. La semaine suivante allait être décisive dans la construction d’un mouvement de masse.