Chroniques du CPE (7) : Problèmes d’orientation

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Dimanche 19 février, la direction nationale des JCR se réunit. Nous sommes 27. Mes notes sont parfois étonnantes :
1. « Notre politique : unité, auto-organisation ; rythmes : grève + élargissement ; mots d’ordre ».
2. « Construction concrète du mouvement : explication ; bloquer partout jeudi ».
3. « Les gauchistes : ils doivent nous suivre et se taire ».
4. « Les gens ont plein d’idée, mais des fois c’est n’importe quoi ! ».
5. « Cette fois on est tous ensemble ».
6. « gauchistes | nous | réformistes ».
Ces notes sont étonnantes dans leur forme, mais elles anticipent plutôt bien les problèmes.
1. Parfois, les révolutionnaires se représentent l’auto-organisation comme une exigence démocratique. Comme si les masses s’intéressaient à ces choses-là. En réalité, la plupart des gens se contentent bien de la délégation de pouvoir : élire un président ou un député tous les cinq ans, voter tous les deux ans aux élections universitaires, c’est déjà beaucoup. L’auto-organisation, le contrôle des étudiants sur leur mouvement n’est pas une nécessité idéologique pour eux : ils ne s’y intéressent que si cela a une efficacité pratique, si cela sert à rythmer la mobilisation, à entendre des choses intéressantes, à organiser des actions, à discuter de mots d’ordre.
La construction de la grève et son organisation concrète nous ont donné une légitimité immense. Il n’y a pourtant pas besoin d’être révolutionnaire pour cadenasser des portes, pour organiser des chaines humaines, pour organiser un cortège. Mais le faire, c’est prouver qu’on est utile. Lutte ouvrière ne faisait pas ça, mais acquérait une légitimité en donnant les meilleures explications sur la situation, le point de vue du gouvernement, du patronat, des salariés, les enjeux politiques généraux. Je crois que cela ne nous intéressait même pas, nous avions tort.
2. Oui, la construction concrète du mouvement nous passionnait. Comment aller le plus vite possible, comment faire face aux arguments de base du type « comment allons-nous gagner puisque la loi a été votée », se fondre dans la masse, l’entraîner dans la lutte en se mêlant à elle. Organiser le blocage de Jussieu, compter les portes et les cadenas, trier les cadenas et les clés, visiter les différents points de blocage et jouer une courte partie de cartes au blocage de la tour 14, tout cela était passionnant, cela créait des rapports humains incomparables.
3. & 4. Toutes les idées ne sont pas toujours bonnes. Dans un mouvement contre une force aussi organisée qu’un gouvernement et sa police, cela peut parfois mener à la désorganisation complète. Mais pas toujours ! Nous remercierons plus tard la « commission animation » d’avoir sauvé le blocage de Jussieu.
3. & 6. Rennes nous avait fait croire que l’affrontement se mènerait dans la coordination nationale entre d’un côté les « gauchistes » et nous, de l’autre la direction de l’Unef. Ça aurait été trop beau, tous les révolutionnaires auraient bataillé pour construire un mouvement auto-organisé, démocratique, offensif, qui irait jusqu'à la démission du gouvernement et la grève générale. Mais hélas, il s’est passé pratiquement l’inverse : enivrés par la mobilisation, les « gauchistes » ont voulu voter la fin du capitalisme en assemblée générale et refusé de structurer une direction du mouvement, le schéma 6 s’est retourné et nous avons passé plusieurs coordinations à voter avec la direction de l’Unef contre les gauchistes. Imprévisible, désolant mais réel.