Les mouvements lycéens de 1998 et 1999

By Antoine, 29 décembre, 2021

Les mouvements lycéens de 1998 et 1999 ont été les premières mobilisations dont j’ai un souvenir réellement politique. En 1998, il y a eut jusqu’à 500 000 lycéens dans la rue et, en 1999, 300 000. Les lycéens se sont mobilisés contre les projets du gouvernement de gauche et de son ministre de l’éducation, Allègre. Cela concernait en particulier la diminution des programmes au collège et au lycée. Une logique que nous avons retrouvée dans le rapport Thélot et la loi Fillon.

Début 1998, une première mobilisation a éclaté dans les lycées du 93, sur le manque de moyens criants. De plus, les enseignants étaient révoltés par les multiples provocations d’Allègre contre eux. Les JCR n’avaient aucune existence réelle dans le 93 et c’est le cercle Argenteuil, sous l’impulsion de Boubou et d’Alice, qui a essayé d’intervenir dans ce mouvement. Nous avons profité de la situation dans le 93 pour proposer aux lycéens d’Argenteuil de se mobiliser. Après plus de trois de travail sans avoir un seul contact, nous avons donc imprimé des tracts appelant à la grève, et tous les lycées d’Argenteuil se sont mobilisés. Nous avons construit une petite coordination lycéenne, participé aux manifestations. Depuis cette mobilisation, le 93 n’est plus aussi mal doté qu’auparavant. Du côté d’Argenteuil, les résultats sont probablement nuls en termes de revendications. Mais nous avons acquis une certaine expérience : expérience des coordinations départementales, expérience de construction d’un mouvement de masse, en banlieue. Nous argumentions dans les assemblées générales des JCR pour que des militants participent à la mobilisation, mais c’est resté extrêmement limité.

Nous avions débrayé les lycées d’Argenteuil pour une manifestation. Nous sommes partis de la gare d’Argenteuil, avec un wagon de garçons et un wagon de filles. Nous étions dans le second, le premier étant un peu trop animé à notre goût. En arrivant à la gare St Lazare, les lycéens ont détruit tous les néons qui étaient sur leur passage : enfin, ils avaient la possibilité de se rendre à Paris et d’y laisser leur marque… En arrivant à la manifestation, les lycées d’Argenteuil ont fait démarrer e cortège bien avant l’horaire prévu, sans qu’il soit possible de les arrêter, malgré les gesticulations des militants du Snes, dont une bonne partie de nos camarades de la LCR… Il y a eu apparemment beaucoup d’arrestations à cette manifestation, dont une majorité de lycéens d’Argenteuil. À la télévision, le soir, deux lycéennes étaient interviewées, avec comme mention « deux lycéennes de Romain Rolland (Argenteuil, 93) »… Cette interview a été diffusée sur tous les journaux de vingt heures.

Un autre jour, nous sommes allées diffuser des tracts sur un lycée du 93. Le départ était donné à 6h d’Argenteuil, nous sommes allés en voiture. En arrivant au lycée, nous nous sommes retrouvés sur le même terrain que deux militants de la JC d’environ 35 ans, qui essayaient de mobiliser. Le creux générationnel n’a pas fini de se creuser.

A Argenteuil, nous étions donc préparés pour le mouvement d’octobre 1998. Une coordination 95 s’est rapidement mise en place, et une coordination nationale aussi. La FIDL, soutenue par l’Unef-ID, était le seul syndicat lycéen avec une petite implantation. Celle-ci a mis en place sa propre coordination lycéenne, qui était reconnue par les médias. La coordination que nous essayons de monter avait le soutien des milieux libertaires et anarchistes, la Fraction de LO. Cette coordination essayait de mettre en place des échéances de mobilisation, des revendications. Elle a aussi tenté de fusionner avec celle de la FIDL, une délégation étant envoyée pour discuter. Mais elle n’a été qu’accueillie par le service d’ordre de SOS-Racisme et invitée à faire demi-tour. Les militants lycéens des JCR et leurs sympathisants (Emmanuelle, Mathieu, Xavier…) sortaient régulièrement en pleurs des réunions de coordination, celles-ci étant extrêmement difficiles à structurer pour qu’il en ressorte des choses constructives.

Une des coordinations a eu lieu, à Jussieu, en même temps que la manifestation pour le PACS. La direction nationale des JCR se réunissait le même week-end. Pour être au plus proche des discussions de la coordination, elle devait se réunir à Jussieu. Cela avait aussi l’avantage de permettre aux lycéens de passer d’une réunion à l’autre et aux militants des JCR d’aider le service d’ordre lycéen à essayer d’empêcher les étudiants de rentrer dans la coordination. Ce qui n’a pas été un grand succès, des autonomes réussissant à forcer le passage. Nous avions appris que la manifestation pour le PACS avait été attaquée par des groupes d’extrême droite. Or, il se trouve que la manifestation passait par le boulevard St Germain, à quelques mètres donc de Jussieu. Une discussion s’est donc engagée dans les sous-sols de Jussieu, au sein de la DN des JCR : fallait-il aller chercher des armes (barres de fer, gazeuses…) pour le cas où la coordination serait attaquée par des fascistes ? La discussion est vigoureuse, des camarades avertissant que si l’on ne sait pas se servir du « matériel démocratique », cela peut être dangereux de l’utiliser, d’autres expliquant que si on ne l’utilise jamais, cela ne sert à rien d’en avoir et que personne ne risque d’apprendre. Au bout de quelques dizaines de minutes de discussion, on apprend que des individus louches sont entrés sur le campus. Nous montons les escaliers, pour intercepter les intrus… « Hé, mais ce sont les camarades de la CNT ! ».

Cette mobilisation était la première à laquelle nous assistions qui avait une telle ampleur contre un gouvernement de gauche. Nous avons pu expérimenter la politique des directions réformistes et syndicales dans ce contexte : la FIDL a fait tout son possible pour circonscrire le mouvement et pour négocier avec le gouvernement. Elle y est plutôt parvenue. Au passage, une discussion houleuse a eu lieu dans les JCR à propos de la participation d’un camarade de Marseille, Edouard, à une délégation de la FIDL auprès du gouvernement.

En 1999, la mobilisation avait une ampleur moindre. De plus, une bonne partie des militants que nous avions dans les lycées avaient eu leur bac. Curieusement, nous avions obtenu de la FIDL de construire une coordination commune, qui se déroulait à la Sorbonne (en terrain neutre…). Lénaïg, qui était en classe préparatoire à Henri IV, était notre principale militante dans le mouvement, elle assistait à ce titre aux réunions du bureau nationale et était raccompagnée tous les soirs chez elle en voiture par Thomas, déjà membre du service d’ordre de la LCR. Nus avions tout tenté pour retrouver des contacts dans les lycées, mais sans grand succès. En particulier, j’ai téléphoné à Xavier, qui était lui aussi en classe préparatoire, pour essayer de le convaincre de s’investir dans la mobilisation. Sa réponse « je n’aime pas qu’on me mette la pression ! » reste dans les annales de ce futur membre du Bureau national des JCR et de l’Unef.

Membre du Bureau de ville parisien, je m’occupais de tenter de centraliser l’activité lycéenne sur Paris, ce qui n’était pas à ma portée politique, et j’organisais, avec Cédric, membre du Bureau national, la propagande dans le mouvement. Nous dispersions des dizaines de milliers d’autocollants dans les manifestations (« On n’est pas des sardines. 25 élèves par classe ! »…). Cédric écrivait un tract hebdomadaire, que j’amendais, maquettais, faisais imprimer et distribuer. C’est dans ces périodes que l’on apprend ce que sont les responsabilités individuelles des militants : si on ne fait pas un certain nombre de choses, personne ne le fait et cela peut nuire au bon développement de la mobilisation. L’heure à laquelle on se lève, celle à laquelle on se couche, comment on gère ses relations avec les non-militants, ses études, déterminent une grande part de l’efficacité de notre combat. Un contre-exemple qui vaccine pour un certain nombre d’erreurs : en 99, nous avions réussi, après une dure bataille, à faire reconnaître par la FIDL que l’une de ses réunions nationales n’était pas une coordination, mais une simple réunion, qui lançait un appel. Cela avait une certaine importance car nous voulions que la vraie coordination soit démocratique et pluraliste, avec l’élection de délégués. Mais, au moment d’imprimer le tract des JCR, au lieu d’écrire « appel d’une réunion nationale », j’ai écrit « appel de la coordination nationale »… La rigueur n’est pas toujours notre force. J’apprenais aussi à organiser l’activité d’équipes, à diriger une organisation, je voyais pour la première fois des discussions avec d’autres courants politiques, les discussions sur les revendications à mettre en avant, les rapports au gouvernements…

C’est pendant l’une de ces mobilisations lycéennes que Boubou est entré dans la légende avec l’une de ses fameuses maximes (parmi lesquelles « la démocratie, c’est bien, mais sa prend du temps »). En assemblée générale des JCR de la région parisienne, Dina, qui présidait, lui demandait de raccourcir son rapport sur la mobilisation, qui était long mais utile. Il ne se laissait pas faire et lâchait « soit on fait de la politique, soit on fait du tricot ! ». Un silence s’ensuivit, puis la logique réaction contre cette réflexion qui n’était pas la plus féministe que l’on ait entendu aux JCR (ni la pire puisqu’un jour, au bureau national, on prétend qu’Antoine R, à propos d’une fête, a dit « les filles pourraient faire des gâteaux, puisque vous aimez bien faire ça, non ?). Lui se justifiait en expliquant qu’il ne comprenait pas pourquoi c’était sexiste puisque lui-même faisait du tricot… Je lui proposais, la prochaine fois, de dire « soit on joue au flipper »…

Comme souvent dans ce type de mobilisations, nous n’avons pas ou peu recruté de lycéens. Nous avons toujours eu des difficultés à « capitaliser » ce type de mobilisation : le fait de s’organiser n’est pas quelque chose de naturel après une mobilisation, en particulier dans une organisation politique. Cédric proposait (et le faisait, m’entraînant dans cette tentative) de créer une organisation de masse lycéenne, parasyndicale, du nom d’Ulys (Union des lycéens solidaires). Cela provoqua deux relations symétriques dans l’organisation : les membres de l’UNEF-ID fustigeaient cette trahison du programme de trahison, la création d’un syndicat rouge alors qu’existait la FIDL. De l’autre côté, les partisans de la construction d’une organisation révolutionnaire dénonçaient cette initiative car elle mettait en second plan la construction de l’organisation. Tous s’accordaient sur l’impossibilité de cosntruire une organisation lycéenne sans lien avec des étudiants, en raison de la vitesse de renouvellement des militants dans les lycées. Ulys s’appuyait sur quelques équipes lycéennes à Paris et Grenoble… et s’est écroulé très rapidement.

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