La période altermondialiste (2) Gène

By Antoine, 29 décembre, 2021

C’est sur cette base que nous sommes aussi intervenus lors du contre sommet de Gênes. Celui-ci a été une sorte de rupture dans l’espace temps, un départ hors de la réalité pour quelques jours. Il reste comme souvenir la nuit, les hélicoptères avec leurs faisceaux lumineux, les détonations de coups de feu et de lacrymogènes, les évacuations en urgence, une tension incroyable.

Cette fois, nous avions organisé une campagne très longue, en commun avec Speb et le Collectif Vamos, que nous avions contribué à construire, pour mobiliser pour ce sommet. Nous avions rempli quatre ou cinq autocars, dont un ne devait pas revenir en France parce qu’il partait pour le camp international de la IVe Internationale, qui se tenait en Italie pour l’occasion. La plupart des militants des JCR se retrouvaient dans ce car, nous avions simplement envoyé des camarades dans tous les cars pour les organiser. Les pauvres se retrouvaient à devoir gérer des dizaines de personnes dont certaines n’étaient pas du tout politisées et avec un poil de vision consumériste du voyage, ou alors à la limite d’être des autonomes et les militants de Speb qui sortaient leurs journaux par centaines pour les vendre.
Les accords de Schengen étaient suspendus pour quelques jours, ce qui arrêtait la lire circulation en Europe. En arrivant à la frontière italienne, nous avons été arrêtés par la police, pour un contrôle. Nous avons dû tous sortir, pour un contrôle des papiers. Nous sortons donc. Les policiers nous demandent de sortir et de laisser à la frontière les piquets des drapeaux des JCR et de la LCR (que nous avions emportés). Nous laissons les piquets. Puis ils s’aperçoivent que la banderole de la LCR a des piquets. Pour enlever les piquets, agrafés sur la banderole, nous commençons donc à dérouler une immense banderole « Ligue communiste révolutionnaire » devant les journalistes qui stationnaient là, et devant leurs caméras. Les policiers nous demandent donc de faire ce travail dans une salle, et nous essayons d’orienter la banderole face aux fenêtres pour que les journalistes nous voient… Par d’autres fenêtres de cette salle, nous constatons que, comme promis, nos cartes d’identités et passeports sont passés à l’ordinateur, « pour vérifier sur les fichiers d’Interpol que personne n’est recherché ». Nous voyons donc toutes nos identités entrées dans des ordinateurs, un par un, ce qui prend plus d’une heure, malgré le nombre de policiers mobilisés devant des ordinateurs.

Nous pouvons repartir. On nous avait prévenu de faire bien attention aux contrôles de police, et notamment à surveiller que les policiers ne mettent pas de la drogue dans nos sacs pour nous arrêter par la suite. Et, quelques minutes plus tard, dans la grande descente qui suit la frontière, nous sommes arrêtés par des voitures de police. Nous avions prévu le coup (en tout les cas, dans le car qui emportait la plupart des JCR), et avions désigné des militants pour surveiller les soutes. Au moment de l’arrêt, les militants sortent par deux, vont chercher leur sac à dos, s’installent en lignes droites avec leur sac devant eux, tandis que deux militant surveillent chacune des soutes. Les policiers nous ont regardé médusés par tant de discipline, on contrôlés quelques sacs, sous notre surveillance, puis nous ont laissés partir.

Je n’ai aucun souvenir de la première manifestation, qui a semble-t-il rassemblé 80 000 personnes. Le tout est obscurci par les souvenirs de la seconde manifestation, de la tentative de « blocage » du sommet. Je me souviens de l’AG que nous avions réuni le soir après la première manifestation. Nous nous sommes retrouvés sur un immense parking, qui servait de « centre de convergence ». Sur ce parking, nous attendions des informations concernant le déroulement de la journée. La nuit s’est mise à tomber, et nous voyions tourner au dessus de nous les hélicoptères de la police, avec leurs phares qui éclairaient la foule.. Nous nous sommes retrouvés et avons organisé une discussion, en cercle autour de nos sacs à dos. Nous avons dû faire face à un nouveau problème : l’endroit où nous devions nous rendre pour dormir était très éloigné du parking et nous avons discuter de comment nous organiser. Nous avons hésité à dormir sur place mais l’ambiance était telle que nous avons préféré nous éloigner pour dormir tranquillement. Nous nous sommes retrouvés dans un gymnase, dans lequel nous avons organisé une nouvelle discussion.

Nous y avons retrouvé la même discussion que dans les manifestations internationales précédentes. Il a fallu forcer la main aux militants de Speb et de Vamos (dont des camarades et amis…) pour organiser l’AG, dans laquelle nous avons défendu de défiler avec la LCR. Cela nous semblait être l’orientation juste, étant donné la violence annoncée de la manifestation du lendemain. Mais nous étions loin de nous rendre compte de l’ampleur de celle-ci.

Nous avons appris que les Tutti bianchi, qu’on appelait « les invisibles », passait leur temps à s’entraîner, avec d’immenses boucliers faits pour aborder les barrages de police. Ce groupe était probablement le groupe qui dirigeait politiquement les mobilisations altermondialistes en Italie. Il était un mélange de courants autonomistes, post-staliniens, libertaires, réformistes babas-cool… Pour la manifestation offensive, il avait été décidé que les Tutti bianchi seraient à l’avant, suivis des Giovanni Communisti, l’organisation de jeunesse du PRC, suivis à leur tour des militants grecs, venus en nombre, suivis des Français (essentiellement la LCR), suivis de divers autres groupes. Les groupes devaient, chacun à son tour, attaquer les policiers puis, au moment où il fatiguait, passer derrière en passant par les côtés. La violence de la police a totalement remis en cause ce programme.

Les Tutti bianchi se sont fait massacrer, littéralement, puisqu’il y a eu un mort, Carlo Giuliani. Il a été abattu par un policier. Les Tutti bianchi comme les Giovanni Communisti ont été totalement dépassés par les évènements. Derrière, notre rôle consistait à limiter les mouvements de foule en avançant puis en reculant pour faire tampon, pour ralentir les avancées et les reculs consécutifs à la panique qui sévissait devant. Nous voyons d’immenses nuages de fumée, nous entendions des détonations, voyons des militants quitter les cortèges de l’avant avec des mines désespérées et apeurées. L’atmosphère était très pesante. Nous ne savions pas alors qu’un militant était mort, mais nous n’en avons pas été étonnés tant cette manifestation était violente. Pour nous, pas une violence directement physique, mais psychologique. Encore que les mouvements de foule auxquels nous devions résister étaient effectivement plutôt violents : lorsque nous reculions, nous empêchions physiquement des centaines de jeunes de courir, les orientions, leurs parlions, parfois les bloquions. Pour les JCR, cela a été particulièrement effrayant parce qu’au départ, le plan de la LCR était simple : deux rangs de services d’ordre ouvrait la marche, suivis par un rang des JCR. Un autre rang du service d’ordre fermait la marche. Mais, lorsque la direction du service d’ordre a compris que le danger ne venait pas spécialement de devant, mais qu’il fallait faire face à des mouvements de foule venant de partout, les deux premiers rangs ont glissé sur les côtés, faisant passer le rang des JCR en première ligne…

Ce manège a semblé durer des heures. Je ne saurai pas dire comme la manifestation s’est dispersée, et mes souvenirs sont très brouillés concernant toute la suite. Il me semble que nous ne sommes pas retournés au parking, parce que celui-ci avait été envahi par la police, qui s’était même introduite dans le centre des médias et avait tout détruit. Je me souviens d’une course dans les rues de Gènes, dans une atmosphère horriblement angoissante, avec deux ou trois militants. Qu’allions-nous chercher, je ne m’en rappelle plus. Toujours est-il que nous avons préféré quitter Gènes au plus tôt, pour pouvoir aller à notre camp international. Au moment de partir, hélas, quelques militants de Gauche !, une scission de Speb, se sont aperçus qu’ils avaient laissés leurs affaires dans le local réservé par Attac près du centre de convergence. Alice a pris les militants entre quatre yeux et leur a donné une heure pour retourner chercher leurs affaires, faute de quoi nous partirions sans eux, ce qui, dans cette ambiance, était loin d’être une menace sans conséquence. Nous avons pu partir dans les temps, malgré de nouvelles tensions. Notre autocar a ensuite bifurqué, n’est pas rentré en France, puisqu’il est parti pour le camp de la IVe Internationale, en Italie cette année là.

Ce qui est incroyable, c’est que nous développions cette activité alors que, quelques semaines plus tôt, se déroulaient le « congrès de l’Unef pour le rassemblement » et la réunification entre l’Unef et l’Unef-ID. Ce fut une année de folie furieuse : nous avions participé à un congrès de l’Unef à la rentrée scolaire 2000, puis au sommet de Nice et aux Etats généraux pour la réunification du mouvement étudiant en décembre 2000. Nous avons organisé un congrès des JCR, puis il y a eu en mai le « congrès de l’Unef pour le rassemblement » qui regroupait l’Unef-ID, des associations et le collectif « Tous ensemble », un nouveau congrès de l’Unef, l’AG de réunification et le contre-sommet de Gène. Mais nous y reviendrons car il est temps de faire le point sur les camps internationaux de jeunes, du premier auquel j’ai participé en 1996, jusqu’à ce camp de 2001.

Mon article pour RED sur le bilan de Gène et le dossier de RED sur le retour de Gène.

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