Les camps internationaux (1) Premiers camps

By Antoine, 29 décembre, 2021

Difficile de présenter les camps internationaux de jeunes de la IVe Internationale. Là encore, la confusion s’est installée et les souvenir sont imprécis. D’autant que les camps se suivent et ont tendance à se ressembler. Une semaine de discussion sur des thèmes divers et variés : internationalisme, luttes des jeunes, féminisme, lutte contre les normes et les normes, situation politique mondiale. Quant aux sujets précis, de l’impérialisme français en Afrique, le rap, la Chine de la révolution chinoise à nos jours, le Che, l’État, au mouvement Queer et l’Alliance rouge et verte, toutes sortes de sujets ont été abordés, présentés, débattus. Les camps internationaux, ce sont des heures de discussions, de chansons, de préparation, de solidarités, de tensions, de rencontres, d’euphorie, de découvertes.

Mon premier camp, je ne l’ai vu pratiquement que de l’extérieur. Boubou, Alice et moi étions en vacances près de Toulouse en 1995. Nous avons donc fait un saut au camp, pour croiser les camarades. Tout ce dont je me souviens, c’est du militant qui nous expliquait que c’était important de payer si on restait et qui disait que ce serait « sympa si [il] n’avait pas à nous courir après pendant toute la journée ». Avec le recul, après m’être retrouvé à maintes reprises dans sa situation, cette réaction rugueuse me paraît tout à fait compréhensible.

Mon premier camp à part entière était au Danemark. Comme la première cigarette (paraît-il), le premier camp était le meilleur, et j’ai toujours recherché la même qualité par la suite. C’était en 1996, « une brèche dans la forteresse Europe » (un intitulé à la traduction périlleuse). Je ne peux me rappeler des discussions, mais de l’ambiance. Les températures étaient dignes de pays, et une partie importante des débats avait lieu en intérieur. Le soir, nous nous regroupions pour profiter de la chaleur humaine, et nous discutions et chantions. Avec, entre autres, Cédric, Mathilde et Mathieu de Caen, Capucine me semble-t-il, nous révolutionnions par la chanson. Pour le concours de chant, nous avions répété la Blanche hermine, le chant traditionnel breton repris par Gilles Servat. Notre interprétation était sans doute brillante, mais les Italiens, avec leur « Bella chao blues » et une autre chanson complètement délirante, nous dépassaient largement. Par un humour dont le deuxième degré n’a pas été perçu immédiatement, ce sont les Allemands qui ont gagné le concours, bien que leur chanson ne soit pas des plus mélodieuses et rigoureuses… Le trophée du concours, une espèce d’horrible urne rouge et jaune offerte par les Russes, était donné le dernier soir. Au moment où les Allemands l’ont reçue, ils se sont empressés de la donner aux Danois pour les remercier d’avoir organiser le camp, lesquels se sont empressés de se débarrasser de cette horreur en l’offrant aux Français, qui organisaient le camp suivant. Depuis, ce mélange entre une soupière, une urne pour enfermer des cendres, la lampe d’un génie et une poupée russe se balade de pays en pays, réintégrant parfois le bureau de la responsable du travail jeune de la IVe Internationale.

Le camp suivant se déroulait en France, et ça a été une horreur. La tension était très forte dans le contexte du congrès des JCR, des désaccords entre plates-formes divergentes. L’ambiance au camp était donc très lourde, et les sections des autres pays nous regardaient comme des fous furieux. Les tensions étaient telles qu’un soir, nous nous sommes retrouvés au bar, dans une ambiance qui aurait pu être très bonne mais qui s’est dégradée en quelques minutes. Nous chantions ensemble des chants révolutionnaires puis, petit à petit, cela a tourné en une bataille de chants et de slogans, à celui qui crie le plus fort : « gauche, gauche, 100 % à gauche » contre « gauche, gauche, extrême gauche », « une seule solution, c’est la révolution » ou « une seule solution, la recomposition », puis « vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine » (une grande partie des militants de la Majorité venait de Strasbourg et Nancy) ou « nous n’voulons pas l’Alsace et la Lorraine »…
En amont, les discussions avaient été très difficile pour se mettre d’accord sur l’organisation du camp. On répartissait entre les courants et entre les villes les introductions pour les forums, les ateliers, les formations, les réunions par délégation. Il fallait alors négocier ferme, un forum contre deux commissions, une formation contre un forum et une commission, etc.

Nos rapports avec les délégations des autres pays se sont sérieusement dégradés. Nos débats internes en grande partie imprégnés par le contexte international : dans les JCR, on nous expliquait en permanence que nous devions faire comme en Italie avec la constitution du PRC ou comme au Portugal avec le Bloc de gauche. Il s’agissait des exemples qui nous étaient proposer pour illustrer la « recomposition » nécessaire, la nécessité de construire un parti antilibéral en France, un parti large qui abandonnerait les références communistes et révolutionnaires, et proposer un changement de nom de l’organisation, voire construire une organisation d’adhérents. Nous refusions cette orientation en France et avons développé une grande méfiance envers les camarades autres pays qui nous étaient présentés en exemple. Nous pouvions avoir raison sur diverses critiques envers les camarades, en particulier la faiblesse voire l’absence de discussions sur les conditions de sortie de ces partis larges, sur la méthode de reconstruction d’un parti révolutionnaire, sur leurs illusions envers la direction du PRC italien ou du PT brésilien. Mais, avec le recul, force est de constater que nous aurions sans nul doute nous investir dans ce débat avec plus de recul, en constatant et en argumentant que les situations en Italie, au Portugal et au Brésil n’avait rien de commun avec la situation en France. Si nous avions pu comprendre cette différence, nous aurions sans doute été plus forts pour discuter avec les camarades, y compris sur les critiques que nous pouvions avoir sur leur orientation, et pour construire notre propre orientation. Mais cela n’était sans doute pas à notre portée, parce que nous étions très sérieusement attaqués par la Majorité, qui nous fustigeait comme gauchistes, comme militants non politisés, sans formation, comme un danger pour l’organisation et nous démontrait notre isolement et notre faiblesse politique en nous mettant qui plus est au banc de l’Internationale. Ces critiques nous ont amenés, heureusement à en rire. Un soir, à ce camp en France, des camarades de Rouen et Caen avaient surpris une réunion de la Majorité, vers 23h ou minuit, dans laquelle une camarade de Strasbourg expliquait que nous étions « sous politisés ». Cela a donné à un détournement de la chanson Hey feminismo en « sous politisés, hey, la la la la la la la la »… et une chanson, écrite par Mathilde et Cédric, restée dans les mémoires de centaines de militants :

Image retirée. Je me présente, je suis un gauchiste
Image retirée. L’illusion d’être guévariste, guévariste.
Image retirée. J’ai vraiment besoin de me former,
Image retirée. Car je suis sous politisé,
Image retirée. Mais j’aime ça, mais j’aime ça,
Image retirée. Je suis un trotskiste.
Image retirée. Et partout dans les rues, je pète les vitrines
Image retirée. Je casse du facho, à grands coups de barre à mine.
Image retirée. Je hais les socialos, les cocos écolos.
Image retirée. Et pour le Front unique, je préfère les anars,
Image retirée. La CNT, le Scalp, et bien sûr LO.
Image retirée. C’est bien plus rigolo, de faire les totos.
Image retirée. Oui je suis un gauchiste, nous sommes tous des gauchistes.
Image retirée. Ethylo-léninistes, des trosko-guévaristes,
Image retirée. Des trotsko-guévaristes, des jeunes spontanéistes.

Les camps 1998 et 1999 ont été tout aussi violents. Nous étions dans les campagnes des élections européennes (et régionales ?) avec Lutte ouvrière. Cela représentait un tournant dans la politique de la LCR que nous n’étions pas en capacité de sentir à l’époque. Nous étions simplement contents de pouvoir faire cette campagne commune dans une très difficile : cela représentait un important appel d’air, la possibilité d’organiser des meetings avec un minimum de monde pour les organiser et y participer, avec un courant avec lequel nous nous sentions proche. De plus, lorsque Lutte ouvrière décide de s’allier avec la LCR, comme quand elle décide de s’en détacher, elle ne fait pas choses à moitié : nous étions à nouveau « des cousins », nous n’avions plus que « des divergences tactiques ». J’ai eu l’occasion d’interviewer Arlette Laguiller pour RED, le tout nouveau journal des JCR : je n’en tire pas une gloire particulière, mais c’était intéressant d’interroger cette femme qui devait avoir de nombreuses divergences avec nous, sur l’orientation, sur l’organisation de jeunesse et bien d’autres choses, mais qui prenait le temps de répondre aux questions, avec une grande bienveillance. Cela m’a d’autant plus marqué que j’étais jeune militant et intimidé par cette tâche, pour laquelle il a fallu que je contacte le secrétariat de LO pour expliquer que je voulais parler à Arlette Laguiller et l’interviewer pour le journal de l’organisation de jeunesse de la LCR. Nous avons voulu faire, sur la région parisienne, de cette campagne une première campagne « grand angle ». C’est ce qui nous amenés à organiser le meeting à Marne-la-Vallée, où nous avons envoyé des équipes pendant une semaine distribuer des tracts à l’entrée des deux restaurants universitaires, éloignés d’environ un kilomètre, et pour lequel nous sommes parvenus à attirer quelques personnes pour écouter le candidat de la LCR du département, qui n’avait pas du tout envie d’être présent à ce meeting…

Toujours est-il que, pendant l’un de ces camps, un débat était prévu sur la campagne électorale et nous avons eu la surprise de voir, juste après l’introduction consensuelle prévue par la direction paritaire entre les tendances, une dizaine de mains se lever, de militants de la Majorité et enchaîner leurs interventions les unes après les autres, structurant totalement le débat, jusqu’à ce qu’il soit trop tard pour continuer la discussion. Nous avons perdu ce jour-là une bonne partie de notre angélisme et avons décidé de ne plus nous laisser avoir à l’avenir.

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