Les camps internationaux (2) Le camp de 2001

By Antoine, 29 décembre, 2021

Le camp de 2001 représente une rupture. C’est un des premiers camps dans lequel j’ai été très fortement investi. Mais cela a surtout représenté une évolution par rapport à la période précédente parce que nous étions enfin nombreux, dans une dynamique de construction. L’intervention dans les mobilisations contre la mondialisation capitaliste, les différents contre sommets, les batailles politiques que nous menions dans ces mobilisations nous permettaient de sortir la tête de l’eau. Il ne s’agissait pas réellement de mobilisations de masse, si l’on compare avec les mouvements lycéens ou 1995, mais cela nous fournissait un cadre d’intervention dans lequel nous rencontrions des centaines de jeunes, dans lequel il y avait des débats d’orientation.

Pourtant, notre arrivée au camp a été apocalyptique. Nous quittons Gènes et sa violence et nous sommes arrivés au bord d’un « Grand chemin » : pour atteindre le lieu, il a fallu marcher quelques kilomètres, sur un chemin de terre, entouré de broussailles. Il s’agissait d’un terrain utilisé par les scouts. Il fallut aider, sur le chemin, une jeune Sud-africaine, Doudou, que nous avions pris en charge à Gènes, et qui ne semblait pas comprendre réellement où elle se trouvait. Éric Toussaint nous avait demandé de l’emmener, mais elle ne devait pas savoir avec précision ce qu’était ce camp et cette Internationale. Elle avait avec elle une valise à roulette comme il s’en faisait peu à l’époque, tandis que nous avions tous des sacs à dos. Nous avons dû nous relayer pour porter les immenses cantines, pleines d’affiches, de brochures, et journaux, de revues, de livres et d’autocollants depuis l’autocar.

La militante Sud-africaine, en arrivant, s’est mise à pleurer. Il faut dire que la vision était absolument cauchemardesque. Ce chemin, sous le soleil de l’Italie, nous avait amené sur une colline. Elle était entourée de forêt mais, sur la colline même, il n’y avait que de l’herbe. Des baraquements dignes de l’armée étaient les seules infrastructures. Les sanitaires étaient des cabines dans lesquelles la seule différence entre les toilettes et les douches était les palettes de bois que l’on devait poser sur les toilettes à la turque. Des douches supplémentaires ont été installées, pour subvenir aux besoins, en extérieur, sans intimité. Nous avons appris quelques jours plus tard que les militants et militantes du SWP anglais étaient manifestement plus libérés que nous… Et, pour couronner le tout, trônait au sommet de la colline un immense pylône électrique.

Après les journées que nous avions passées et la marche que nous avons dû suivre, notre premier réflexe a été de nous asseoir par terre pour souffler. Notre deuxième a été de demander s’il y avait quelque chose à boire ou à manger. Mais nous étions arrivés en avance et il y avait très peu de camarades italiens déjà présents. La nourriture collective était prévue pour le soir et, pour le midi, les camarades nous ont proposé de nous vendre de l’eau et des sandwiches supplémentaires, parce que ce repas n’était pas prévu dans le budget. Quelques secondes plus tard, il a fallu expliquer à de nombreux militants et sympathisants pourquoi nous n’allions pas reprendre l’autocar pour repartir en France, que les choses allaient s’arranger. Nous avions effectivement tort de nous inquiéter pour si peu, parce que nous avons ensuite appris que les Italiens étaient très peu nombreux au camp en raison des violences qui avaient eu lieu à Gènes. Apparemment, une partie était emprisonnée, une autre avait dû rentrer chez ses parents qui s’inquiétaient, d’autres camarades encore étaient trop choqués pour venir.

Ce camp a donc été difficile en raison de cette ambiance lourde, héritée de Gènes. Mais nous avons vu des débats très intéressants. En particulier, Catherine Samary est venue pour réaliser une introduction sur un thème dont je n’ai plus aucun souvenir mais qui nous a tellement passionnés que nous l’avons suppliée de rester quelques heures pour discuter. Nous ne nous sommes pas rendus aux excursions (une tradition, au camp, pendant un des après-midi) pour l’écouter nous parler de l’État, des pays de l’Est, de la Yougloslavie, de la fin de l’URSS, du processus de restauration capitaliste, du rapport de cette restauration économique avec l’appareil d’État, etc. Deux militants de la Fraction de LO, Jihane et Clément, avec qui nous avions milité ces dernières années, ont tenté de contester ses démonstrations avant de rester médusés par la qualité de ses arguments.

Ces camarades de la Fraction ont vécu avec nous bien des événements dans cette période. Elle a commencé à militer avec nous pendant le mouvement lycéen, alors qu’elle était en classe préparatoire et une des dirigeantes de la coordination lycéenne. Lors des différents sommets et contre sommets, alors qu’ils cherchaient eux aussi des moyens de sortir de l’isolement de l’extrême gauche, ils sont venus avec nous et ont milité, mené les batailles, défilé avec nous, allant jusqu’à participer à nos cortèges et porter nos autocollants. Leurs points de vue, s’ils n’étaient pas toujours les mêmes que les nôtres, nous ont été précieux pour apprécier les différents courants, définir notre orientation et la mettre en œuvre.

Le camp de 2001 a été aussi un événement sur le plan relationnel, sentimental et sexuel pour de nombreux militants. La chaleur et l’émotion suivant Gènes y étaient peut-être pour quelque chose, ou peut-être était-ce moi qui m’intéressais plus qu’auparavant à la question, mais il me semble qu’il y a eu diverses histoires sympathiques que l’on ne peut pas raconter sans interférer avec la vie de personnes très chères. Pour ce qui me concerne, je me suis fait littéralement fait sauter dessus par une dirigeante de la section italienne, Cinzia, qui avait dû me repérer depuis un moment, pendant la soirée LGBT. En quelques minutes, elle avait réglé l’affaire, ce qui convenait plutôt bien au jeune homme timide que j’étais. Nous sommes restés ensemble les quelques jours jusqu’à la fin du camp et je crois que nous avons tous les deux ratés pour la première fois le forum de clôture, dont nous commencions à connaître le contenu, qui change peu d’une année sur l’autre. Nous avons attendu dans l’herbe la fin du forum et l’heure du départ et des adieux. La dernière fois que nous nous sommes vus… elle ne m’a même pas reconnu.

C’est sans doute la proximité de tous ces personnages, Doudou, Jihane, Clément, Cinzia, et les éternels Vanessa, Jérôme, Anja, Gaël (etc.), la possibilité de rapports humains très forts avec eux, leurs qualités individuelles, qui ont donné à ce camp à telle force, malgré le peu de souvenirs du contenu des débats. Ce camp fait sans doute aussi partie des camps dans lesquels j’ai été trop impliqué pour avoir des souvenirs politiques.
Je me souviens essentiellement de la bataille que nous avions menée pendant la préparation. Nous étions convaincus (Adrien et moi ?) que pour que le camp soit de qualité, il fallait imposer un programme dit « progressif », par opposition aux programmes dits « thématiques ». Il s’agissait d’organiser les débats avec une progression politique qui se résume ainsi : situation internationale, situation des jeunes et des travailleurs en Europe, organisation, stratégie révolutionnaire et projet de société. C’était pour nous un progrès par rapport aux éternels programmes dans lesquels une journée correspondait à un thème : féminisme, internationalisme, écologie, travail… Cela nous semblait très faible politiquement. En France, nous avions les années précédentes proposé et obtenu des plans thématiques. Cette fois-ci, nous souhaitions convaincre de ce programme pour un camp dans un autre pays. Nous avons donc passé des heures et des heures dans la salle de pause, la salle où il était possible de fumer, à discuter avec les camarades italiens pour les convaincre, trouver des compromis. Nous avons fini par les convaincre, à la surprise des camarades de la direction de l’Internationale, qui pensaient que nous avions exercé une pression sur eux pour les faire céder. Des heures et des heures de débats dont je garde une image : vers trois heures du matin, épuisé par les discussions au sous-sol, à la salle de pause, je remontais les escaliers et passais devant la salle où étaient situés les ordinateurs, où j’aperçu une camarade qui essayait encore de formuler une proposition alternative à la nôtre. J’allai me coucher tout fier…

Les conflits n’en étaient pourtant qu’à leur départ, puisque nous allions entrer dans un tourbillon dans lesquels nous n’avions fait que glisser qu’une partie de la jambe. Une partie de la jambe parce que dans cette période, nous avions déjà mené toutes ces batailles sur l’altermondialisation et mener la réunification syndicale à laquelle nous pouvons enfin revenir.

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