Premiers pas

By Antoine, 29 décembre, 2021

Les discussions ont commencé dans les JCR. Sur Jussieu, nous avons eu le débat à plusieurs reprises. Nous étions un certain nombre à douter de l’intérêt de militer avec l’Unef-ID. Nous nous trouvions bien tranquilles dans notre petit syndicat, que nous dirigions. Il faut dire que la situation était plutôt confortable. Nous avions une coopérative, notre local pour l’activité quotidienne, notre salle de réunion (l’ancien local de Union des étudiants marocains), un duplicopieur, des moyens financiers, des élus, des réseaux solides, construits par la mobilisation en psychologie et les batailles pour les sans-facs depuis de nombreuses années. Nos réunions, le mardi soir, réunissaient dix à quinze militants, nos assemblées générales une trentaine. En un mot, nous avions une structure qui fonctionnait. Nous étions confrontés à de petites difficultés de temps à autres, mais sans en comprendre la portée. Par exemple, en 1999, pour les élections aux conseils centraux, nous avions commencé à organiser la campagne, mais nous avons eu une difficulté de dernière minute : nous n’avions personne en première année, et il fallait absolument quelqu’un pour pouvoir déposer la liste. Nous nous sommes aperçus du problème en allant déposer la liste et, heureusement, on nous a accordé trente minutes pour résoudre le problème. Nous nous sommes donc retrouvé, à deux, à foncer à la bibliothèque de premier cycle, bâtiment F, pour trouver des étudiants à nous donner un coup de main en se mettant sur notre liste. En vingt minutes, nous en avions trouvé deux. Mais, en réalité, la difficulté à trouver des étudiants en première année et notre incapacité à comprendre que nous devions nous adresser en priorité à ces étudiants (dont la moitié n’arrive pas en troisième année !) étaient révélatrices de notre faible implantation dans le cœur des étudiants. Pour relativiser cet état de faire, c’était sans doute une force de l’Unef, par rapport à l’Unef-ID, d’avoir des réseaux avec des étudiants de licence, de maîtrise alors que l’Unef-ID, et l’Unef actuelle, sont entièrement tournées vers les premières années. Par ailleurs, nous devions avoir autour d’une cinquantaine d’adhérents, quatre-vingt en allant chercher ceux qui ne prenaient pas leur carte chaque année, ce qui est très faible, et une dizaine de militants.

La discussion en cercle des JCR s’est débloquée par une explication par une explication d’Alexandre. Celui-ci nous a montré que nous pouvions soit continuer à faire de « l’associatif radical », dans une structure que nous dirigions, avec de tout petits réseaux, soit tenter de faire du syndicalisme. Il n’y mettait pas jugement de valeur, mais simplement un choix politique. C’est ce qui nous a convaincus, Jérôme et moi, de tenter la réunification. Nous avons résolu d’essayer, tout en nous réservant la possibilité de ne pas aller jusqu’au bout et d’intégrer Sud-étudiants. Nous avons donc signé l’appel Tous ensemble et commencé à convaincre les militants de l’Unef, rencontré l’Unef-ID, nous sommes intervenus dans l’Unef dans ce sens.
En juillet, un Collectif national a lancé le processus au niveau de l’Unef. Nous nous sommes alliés à la direction de l’Unef sur cette question contre l’opposition stalinienne, à ce CN qui se déroulait dans une salle à Nanterre. Les premiers liens solides ont eu lieu avec les camarades de Nanterre qui, comme nous, ont recommencé à venir aux CN. Cette année-là, nous n’avons pas organisé de chaînes d’inscription à Jussieu en juillet, faute de conviction et de militants. J’ai donc été faire les chaînes à Nanterre pendant quelques jours, et y ait rencontré un peu plus au quotidien les militants, dont une partie venait d’Argenteuil (Xavier, Emmanuelle).

Par la suite, nous avons forcé la main à la direction de l’Unef pour pouvoir participer au Comité de liaison paritaire national. Cela nous a permis, à Gaël et moi, d’entrer plus sérieusement dans les enjeux de la réunification. Les premiers CLP ont entamé l’organisation du congrès de réunification. Pendant ce temps, Karel et la direction de la TUD ont convaincu des militants des JCR dans Sud de construire une fraction publique dans Sud, une fraction de militants ayant signé l’appel Tous ensemble et se battant pour la réunification dans Sud. Le manque de débat démocratique dans Sud ne leur a jamais permis de convaincre largement dans Sud, mais la « Fraction Sud » a regroupé les militants des JCR sur quelques villes, dans Sud, pour se battre pour la réunification. Elle a rencontré l’hostilité de la direction de Sud, d’Alternative libertaire et de groupes de militants jeunes de la LCR.
Dans les CLP, dans l’Unef et dans l’Unef-ID, nous nous battions sur plusieurs points. Le premier était l’organisation du débat de préparation du congrès : nous défendions la possibilité d’écrire, publier et transmettre des contributions, des textes de débat. On retrouve les traces de cette bataille sur http://mouvement.etudiant.free.fr/, site ouvert par la direction de l’Unef-ID pour accueillir ces contributions qu’elle n’avait aucune intention d’imprimer et d’envoyer aux militants. Nous nous battions pour la limitation du nombre de procurations pour le congrès local . Nous nous battions pour que les minorités aient accès au fichier des adhérents, pour pouvoir convaincre les adhérents de leurs idées. Et, surtout, nous nous battions pour l’instauration du principe « un homme, une voix, un mandat » : il s’agissait d’imposer que le nombre d’adhérents ne soit pas pris en compte pour désigner le nombre de délégués envoyés par l’AGE au congrès national, nous voulions que soient pris en compte uniquement le nombre de votants. En effet, ce principe permet à une AGE qui a des centaines de cartes (dont une bonne partie de fausses) mais peu de votants d’envoyer plus de délégués qu’une AGE qui a de nombreux votants mais qui n’a pas une grande quantité d’adhérents. Ce qui fausse les scores des tendances dans un congrès : si une tendance fait beaucoup de cartes dans ses AGE, elle n’a pas besoin de faire voter beaucoup d’adhérents pour faire un bon score. La direction de l’Unef-ID s’est toujours opposée à ce principe, parce que c’est la prise en compte du nombre d’adhérents qui lui permet de s’assurer que les militants et les tendances vont essayer de faire adhérer le plus d’étudiants possible. Pour contrecarrer l’argument de la direction, seul étudiant en mathématiques dans ce monde, j’ai inventé pendant un CLP une formule qui permettait de ne pas fausser les résultats des tendances tout en prenant en compte le nombre d’adhérents. La formule était assez compliquée, mais elle nous a permis de montrer (aux vingt personnes présentes au CLP national…) que la direction voulait fausser les résultats.

A posteriori, ces débats étaient dérisoires. En effet, on s’est aperçu que le système avec la prise en compte du nombre de cartes ne favorisait pas la direction, dans la pratique, mais nous, parce que les petites tendances, dans des AGE avec de nombreuses cartes, pouvaient avoir de nombreux délégués, parce qu’elles profitaient de la « prime à l’adhésion » de la direction… Mais, surtout, les vrais problèmes n’étaient et ne sont pas là. Ce qui permet à la bureaucratie de maintenir sa domination, c’est principalement la faiblesse de l’investissement des étudiants dans le syndicalisme, et les bâtons que la direction met dans les roues des minorités pour qu’elles puissent organiser autour d’elles. En effet, le principal problème pour une tendance minoritaire et militante, c’est de ne pas pouvoir syndiquer autour d’elle car elle n’a pas de cartes vierges pour syndiquer, qu’il n’y a pas de réunion locale du syndicat ou que la direction refuse qu’elles prennent des décisions quand elle y est minoritaire, que la direction triche en ne faisant pas payer les adhérents qu’elle syndique. Pour résumer, dans un contexte où le nombre de militants est très faible, la direction empêche les minorités de militer et de gagner des militants au syndicat. Le principe d’organisation d’un vote est en réalité un problème beaucoup moins important que ce fonctionnement. Cela démontre, par ailleurs, que la politique ne se joue pas sur des principes et de techniques démocratiques, mais sur des rapports de forces politiques et militants : c’est par le rapport de forces militant que l’on force la direction à donner des cartes, c’est par le rapport de forces militants et politique qu’on la force à organiser des réunions. Pas par des principes de fonctionnement abstraits.

La direction de l’Unef, les « stals », dans les CLP, défendaient des propositions qui démontraient leur appartenance au passé du mouvement ouvrier. Ils proposaient ainsi que les cotisations au syndicat soient facultatives. En soi, cela peut apparaître logique, on peut imaginer que des étudiants soient trop pauvres pour payer mais, dans une organisation avec tant de tensions et de triche, le fait de payer est plutôt une garantie démocratique, en même temps qu’elle est une nécessité financière pour le syndicat. Enfin, tout cela est discutable, mais il n’y a sans doute pas de solution à ce type de problèmes, très lié au fonctionnement du système capitaliste en lui-même : les difficultés financières, la difficulté à s’organiser, la bureaucratie… Les « stals » suggéraient qu’il n’y ait pas forcément de tendances dans un congrès, qu’on laisse la possibilité qu’il n’y ait qu’un seul texte, qui puisse être amendé, sans tendance… ce qui était soit antidémocratique, soit absurde étant donné les désaccords existant dans les syndicats. Ils nous expliquaient que, « si on va au bout de la logique, moi je suis une tendance, toi tu es une tendance, il y a autant de tendances que d’adhérents ». En même temps, nous nous appuyons sur ces propositions pour expliquer qu’il serait logique de discuter de ce qui fait accord pour écrire ensemble ces textes, et d’organiser des tendances sur la base des désaccords concrets rencontrés, pas sur des a priori qui sont en général le fruit de discussions entre courants politiques à l’extérieur du syndicat. Les discussions duraient tard le soir, et devenaient complètement folles. Nous avons atteint le plus haut niveau d’absurdité quand Carine Seiler expliqua pourquoi il allait organiser une fête au congrès de réunification : « il faut organiser une fête parce que le mieux, pour faire vraiment la réunification, c’est que tout le monde nique ensemble ! » Gaël et moi revenions de ces réunions, rue Albert Thomas ou rue Edouard Pailleron, totalement abasourdis par la démence de ces gens. Si on m’avait dit à quel point j’approcherais ce milieu des années plus tard, je n’aurai pas pu l’imaginer. Heureusement, Karel et Marie-Pierre nous coachaient. Le premier avertissement fut de nous expliquer qu’on ne laisse jamais son cahier ou son sac sans surveillance, car sinon, on se le fait voler.

Étiquettes

Commentaires