Au cœur du problème (1) Galerie de personnages

By Antoine, 29 décembre, 2021

L’échec du congrès de l’Unef n’a pas représenté un coup d’arrêt pour nous. Les dirigeants de la TUD nous avaient convaincus très rapidement que le rôle du collectif serait d’obliger les directions de l’Unef et de l’Unef-ID à aller jusqu’au bout de la réunification, qu’il faudrait sans doute leur forcer la main. Nous avons donc continué la bataille, d’autant qu’en réalité, les comités de liaison paritaires ont continué à se réunir. Cette pause est sans doute l’occasion de revenir sur quelques portraits croustillants.

Karine Delpas, présidente de l’Unef, semblait avoir été placée là à son corps défendant. Probablement la militante la plus politique de toute la bande de l’UEC, elle semblait la seule capable de définir une orientation, de jauger des rapports de forces. Elle avait du être placée là par Marie-Pierre Vieu, la présidente précédente, pour cette raison. Physiquement forte, elle semblait représenter et assurer le peu de stabilité qui pouvait exister dans l’Unef. D’autant qu’une bonne partie des militants de la direction de l’Unef semblait n’être à cette place que parce qu’ils étaient enfants de militants connus, ce qui n’était pas son cas. Magalie Chastagnier, la secrétaire à l’organisation, n’avait qu’une faible légitimité dans l’organisation, en raison de l’homophobie latente dans les syndicats étudiants et en particulier dans le courant stalinien (et post-lambertiste de la direction de l’Unef-ID) et de ses capacités politiques limitées… Stéphane Paturey, le trésorier national, devait avoir beaucoup de travail pour tenter d’équilibrer les comptes. Grand et maigre, sans doute timide et intimidé par le poids qui lui tombait dessus, il semblait complètement dépassé par les événements. A Nanterre, en collectif national ou en CLP, il semblait capable de faire face uniquement en raison de son expérience et de ses possibilités militantes décuplées par le fait d’être permanent (enfin, je suppose). Il ne pouvait répondre aux arguments que par sa connaissance des dossiers et des arguments administratifs, rarement sur le fond de l’orientation à défendre. Un administratif, en quelque sorte.

Les deuxièmes couteaux étaient Cécile Cukeirman, Diane Ligot, Silvère Magnon, Marion Brun et divers autres. Cécile Cukeirman était une petite blonde très dynamique, assez politique, qui est venu nous rendre visite au congrès à Jussieu. Diane Ligot était beaucoup plus nonchalante. Elle avait été notre suivi d’AGE pendant quelques semaines, avant de sans doute s’épuiser. Elle semblait elle aussi ne pas trop apprécier de se retrouver dans tout ce désordre. Silvère Magnon était un deuxième Stéphane Paturey, moins expérimenté et moins formé. Il militait à Nanterre, où il était président jusqu’à ce que nos camarades reprennent la majorité. Président de l’Unef à Nanterre face à l’opposition organisée par les JCR, que ce soit avant où après la réunification, n’a jamais été un poste de tout repos. Il y avait parmi les militants de la direction de l’Unef une militante dont nous avons appris par hasard qu’elle était à la Gauche socialiste et jouait donc le rôle de sous-marin pour la direction de l’Unef-ID. Comme dit le dicton, il n’y a pas de guerre sans traître.

Ce qui nous conduit à deux personnages avec des parcours particuliers. Le premier est Philippe Lieutaud. Président de l’AGEPS (Association générale des étudiants de Paris Sorbonne), il était un des chefs de fille des opposants à la réunification. Cela lui permettait de diriger son AGE, oppositionnelle depuis quelques années, en ayant sous sa coupe les staliniens Emmanuel Lyasse et Jihad Wachil et de structurer un courant autour de lui. Mais Lieutaud était emmanuelliste, probablement déjà encarté au PS. Plusieurs mois après la réunification à laquelle il avait refusé de participer, il a négocié l’entrée de l’AGEPS avec la direction de l’Unef réunifiée, devenue entre temps emmanuelliste suite à la scission avec Dray dans la Gauche socialiste, et son entrée au bureau national. Grand brun, au nez long, avec un sourire et une veste d’escroc, il était capable de refuser la réunification avec « l’Unef-ID socialiste », de vilipender le gouvernement, tout en étant favorable aux licences professionnelles. Mais son sourire démagogique nous amusait et rendait la plaisanterie facile.

L’autre personnage, Manuel Canevet, était beaucoup plus sympathique, quoiqu’au parcours tout aussi sinueux. Au moment de la réunification, nous avions oublié que Manuel avait été membre de l’opposition à son heure de gloire. Lors d’un congrès, la direction de l’Unef avait refusé de représenter l’opposition à la hauteur de ce qu’elle pesait. Nos camarades avaient alors refusé de siéger dans les instances. C’était probablement une erreur, puisque l’opposition a périclité en même temps que l’Unef à ce moment, alors que des positions dans les instances auraient peut-être permis de mieux centraliser l’activité et de faire face à la crise. Mais l’opposition a fait ce choix pour montrer son refus du fonctionnement antidémocratique de l’Unef. Quelques semaines plus tard, la direction a proposé à Manuel d’intégrer le bureau national et celui-ci a accepté sans en référer aux autres militants de l’opposition. Nous avons mené ensemble la bataille pour la réunification lors d’épisodes restés à la postérité mais, petit à petit, les camarades (en réalité, surtout Manuel, Sophie et Matthieu) se sont rapprochés de la direction du MJS et de la tendance Egalité. Manuel s’est retrouvé à un poste de direction à la Mutuelle à Nantes et Sophie au Bureau national. La direction de l’Unef a toujours prétendu que les adhérents de l’Unef Nantes pour le congrès de réunification étaient en réalité la copie du fichier des adhérents de la Mutuelle, ce qui nous semblait à l’époque totalement absurde mais, aujourd’hui, avec le recul et en ayant rencontré toute sortes de pratiques étranges dans l’Unef, me paraît tout à fait plausible.

Qu’est-ce qui a pu tracer le chemin de ces militants ? Sans doute un mélange entre la volonté de se sortir du syndicalisme groupusculaire de l’Unef et une radicalité propre à la jeunesse. Ils devaient chercher une porte de sortie à leur situation et, bien qu’en réalité d’orientation sociale-démocrate, ils ont dû être attirés par nos propositions militantes, dynamiques et combatives.

Dans l’opposition, les deux personnages les plus abjects étaient sans nul doute Emmanuel Lyasse et Jihad Wachill. Tous deux avaient une haine inégalable pour les trotskistes. On dit que Lyasse était membre du courant de Enver Hoxha, le sympathique communiste albanais. D’après ses cheveux grisonnants et sa physionomie, ce personnage devait avoir dépassé les trente ans depuis longtemps. D’une saleté rebutante, il ne devait son autorité qu’à sa connaissance inégalable des conseils de l’université Paris IV et sa présence permanente. Il inspirait le dégoût le plus profond. Heureusement que nous étions en total désaccord politique. Jihad Wachill était la copie de Lyasse, transposée à Paris I, AGE dont il était président, en plus jeune. D’une agressivité hors paire, sa violence verbale et sa mauvaise foi étaient impressionnantes. Ces deux personnages semblaient sortir d’une autre planète, et on se demande bien comment ils pouvaient avoir une quelconque influence sur des étudiants normaux.

Plus moderne, socialement plus élevée, plus lissée, la bureaucratie de l’Unef-ID était bien plus présentable. Carine Seiler, honorable trentenaire, était de tous les coups organisés par le courant de Julien Dray dans la jeunesse depuis 89, son arrivée à la présidence de la FIDL. Vice-présidente de l’Unef-ID depuis 1994 puis présidente depuis 1998, elle était un monument dans l’Unef-ID, un de ses piliers. Sa parole était incontestée, les membres du Bureau national frémissaient de peur devant elle, qu’ils fassent partie de la majorité ou qu’ils soient des dirigeants des minorités. Lors de la réunification, une réunion de toutes les minorités de l’Unef-ID avait lieu au café Le soleil levant, place de la République, où Gaël et moi étions invités, à quelques centaines de mètres du Bureau national, rue Albert Thomas, au métro Jacques Bonsergent. Carine Seiler entra comme une furie dans le café, s’arrêta à quelques mètres de l’immense table que nous avions composé au fond du café et lança « le bureau national va commencer ». Elle s’apprêtait manifestement à repartir suivie des membres du Bureau national, lesquels commençaient déjà à se lever, blêmes. J’ai été impressionné par le sentiment de peur qui a traversé la pièce, pourtant composée de fortes têtes et de militants aguerris. Seul Gaël a osé lui tenir tête et lui a expliqué que nous avions une discussion à terminer, ce qui a donné le temps et la confiance pour que les autres militants se reprennent et s’asseyent. Lors des congrès, des collectifs nationaux, sa parole était indiscutable. C’est sans doute le poids de cette militante dans l’appareil, sa connaissance de celui-ci, ses réseaux, son autorité, qui ont ralenti l’éviction du courant drayiste de l’Unef, alors que celui-ci était très affaibli par rapport aux autres courants de la Gauche socialiste. On raconte par ailleurs qu’elle partageait avec Marc Rosenblat un triplex avec une piscine à Nation.

Alexandre Thiébaut était trésorier de l’Unef-ID. Il avait cette présentation, ce costume, inégalé dans la direction actuelle de l’Unef, propre à la tradition lambertiste qui avait consisté à reprendre l’apparence des membres de la grande Unef, avec les costumes, les cravates et les chaussures cirées. Il avait pour principe de rembourser le moins possible les militants, en particulier les voyages en train des membres du bureau national des tendances minoritaires. En le voyant, on s’attendant à chaque seconde à la le voir sortir une valise noire remplie de billets de banque dont les numéros se suivent. C’est un des seuls militants du noyau de direction à avoir rompu avec Dray.

Xavier Vuillaume, alors secrétaire général, avait interrompu ses études de médecine pour se consacrer au syndicalisme. Un peu plus moderne qu’Alexandre Thiébaut, il était lui aussi admirateur de la tradition lambertiste. D’un sexisme et d’une homophobie prononcées, il était d’une rare violence et d’un grand mépris envers ses opposants. Lors du congrès de 2003, à la suite d’une altercation, il a décoché un coup de poing qui, telle une balle perdue, a assommé une camarade qui n’était pas visée. Responsable des liens avec les associations d’étudiants étrangers pendant une période, on raconte que c’était lui qui négociait les services d’étrangers, en particulier du Maghreb, services qui étaient récompensés par des efforts de l’Unef auprès des parlementaires du PS pour obtenir des papiers. J’ai eu le privilège de participer, seul de ma tendance, aux chaînes d’inscriptions de 2001, avec lui, comme une preuve qu’on l’on peut rire avec n’importe qui, mais pas de tout : je commençais à discuter avec un étudiant pour lui proposer de se syndiquer lorsque je vis, derrière l’étudiant, Vuillaume me lancer un salut nazi et faire le signe de la moustache de Hitler avec deux de ses doigts. Je mis quelques secondes à comprendre que je ferais mieux d’écourter la conversation avec l’étudiant. Celui-ci s’est révélé avoir sur son sac à dos un drapeau français et des symboles tendancieux.

Blaise Lechevalier était lui aussi fortement influencé par la tradition lambertiste. Avec sa veste en cuir, son bouc et sa petite moustache, ses gants, il devait être un des dirigeants du service d’ordre, et transmettait, comme les autres, cette atmosphère si particulière à la direction de l’Unef-ID. Ces personnages parlaient lentement, avec autorité, tout en étant capable de pousser des hurlements ou d’accélérer le débit de leur discours, en fonction de la situation. Un des gardiens de la tradition, Blaise Lechevalier a eu la particularité de passer et d’obtenir le concours de commissaire de police. On en trouve des traces dans des coupures de presse, lors de ses mutations et affectations, et cela nous a donné à Xavier et moi l’occasion d’une franche rigolade lorsque nous étions membres du Bureau national : Un jour, ce dernier a terminé plus tôt que d’habitude, pour fêter le concours de Blaise Lechevalier. Alors que tout le monde s’apprêtait à se réjouir, Xavier m’a glissé « il faut qu’on se casse, sinon on va participer à la fête d’un flic ! » et nous sommes sortis en vitesse. Depuis, il se dit que c’est lui qui entraîne le service d’ordre de l’Unef, ce qui est tout à fait crédible lorsque l’on voit leur incapacité à gérer politiquement un service d’ordre, celui-ci étant organisé de manière militaire et selon des méthodes d’intimidation, mais avec une faible compréhension politique des mobilisations et des manifestations.

A ces dirigeants étaient adjoints des militants du bureau national ou des AGE qui, tout en essayant de suivre leurs modèles, n’étaient plus forgés dans le même moule : le noyau dirigeant avait en effet connu la scission avec le courant de Campinchi et Cambadélis, et étaient issus de ce courant. Probablement plus proches de Mélanchon (ex-lambertiste) que de Dray au départ, ce noyau portait des stigmates de cette période que les suivants n’ont pas pu reproduire malgré toute leur volonté. On trouvait Isabelle Dumestre, Mathieu Hanotin, Raphaël et Fabrice Chambon, que nous retrouverons par la suite.

La principale tendance minoritaire tranchait elle aussi avec le groupe dirigeant. Ce courant, dit rocardien, la Nouvelle gauche, était bien plus marquée par le Parti socialiste, et donc de sociologie, de psychologie et d’histoire bien plus petite bourgeoise. Nous avons principalement côtoyé Michaël Delafosse, David Lebon, Anne-Lise Baral et Anaïs [?]. Michaël Delafosse, était déjà un vieux militant, puisqu’il avait été président de l’UNL, et militait depuis plusieurs années à l’Unef-ID. D’une très haute stature, il était très dynamique, rigolard, capable d’interpeller, d’argumenter, mais aussi de s’offusquer et de combattre. Ses interventions étaient (et sont, puisqu’il intervient toujours dans les réunions de l’Unef pour faire la publicité pour la LMDE) des monuments de théâtre. On raconte qu’avant d’intervenir en congrès, il reniflait une ligne de cocaïne pour se donner de l’énergie supplémentaire. C’était le meneur des troupes de la tendance Égalité. David Lebon, son compère, semblait être l’intellectuel du groupe. Beaucoup plus petit, bien coiffé et habillé (alors que Delafosse était beaucoup plus négligé), avec ses petites lunettes à la mode, il semblait beaucoup plus porté vers la réflexion, l’écriture de textes, la prise en compte de rapports de forces complexes. En réalité, ces deux personnages se complétaient plutôt bien, ils étaient capable de présenter toute la gamme des attitudes nécessaires pour l’intervention d’une tendance de l’Unef.

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