Au coeur du problème (2) Personnages en mouvements

By Antoine, 29 décembre, 2021
Élections à Nantes

Le recul de la direction de l’Unef a eu pour conséquences la transformation du congrès de réunification, prévu en décembre, en Etats généraux pour la refondation du mouvement étudiant. Ceux-ci étaient, comme toutes les échéances de ce type, très verrouillés. C’est lors de ces états généraux que nous avons découverts Julie Coudry. Celle-ci a fait une intervention mémorable : plus jolie fille, elle commençait son discours de manière chatoyante et dériva petit à petit vers un discours de plus en plus droitier et offensif : partenariats avec les entreprises, entrée des patrons dans les conseils des universités, professionnalisation, tout l’arsenal des propositions les plus libérales a été déployé. Nous avons été soufflés par cette intervention, et sidérés que de telles orientations puissent exister dans un syndicat, puisque notre milieu, celui de l’Unef, était bien loin d’accepter ce type de discours, les discussions se déroulant de fait entre communistes, à l’exception de quelques socialistes et quelques Verts.

Pendant ces Etats généraux, nous avons appris que le restaurant Mc Donald’s à l’angle des boulevards St Germain et St Michel était en grève. Nous avons proposé d’aller soutenir la grève et, après que cela ait été refusé, nous nous y sommes rendus.

Dans la même période, il a fallu participer aux élections universitaires à Nantes. Alors que le processus de réunification battait de l’aile, nous avions fixé comme objectif d’utiliser ces élections pour prouver que la réunification était possible. Un accord avait été construit entre nos camarades de l’Unef et l’Unef-ID, l’AGE étant dirigée par la TEPAS, c’est-à-dire justement la tendance de Julie Coudry, la plus à droite du syndicat. Je ne sais pas comment ils ont pu se mettre d’accord, mais toujours est-il qu’une liste commune a été constituée. J’ai été envoyé pour notre courant de l’Unef pour participer aux élections, avec les recommandations de Karel pour gagner la confiance des camarades de Nantes en prouvant notre efficacité : « faire du bouton de veste ». J’ai découvert l’expression en même temps que son sens : aller convaincre les étudiants un par un de voter pour la liste commune, en les accompagnant jusqu’au bureau de vote. Je suis donc parti pour Nantes, avec une expérience très faible de ce que j’aurai à faire. Je me suis retrouvé dans une fourmilière, avec de nombreux militants de l’Unef, de l’Unef-ID, des militants locaux (pour ce qui concerne l’Unef, parce que côté Unef-ID il n’y avait qu’une personne), des envoyés du national… Côté Unef-ID, il y avait Julie Coudry, Xavier Vuillaume, Rémi Bourdu. Ce dernier était immense, et m’avait expliqué que lui aussi, quand il était jeune, avait été aux JCR, mais que cela lui avait passé, qu’il avait compris comment être efficace.

Nous avons passé la journée à courir dans tous les sens, à batailler avec l’UNI et les corpos. Les élections se sont soldées par un bon score, et tout cela a été fêté dans le local. Une photo mémorable a été prise à cette occasion, sur laquelle on peut apercevoir tout ce petit monde. Mission accomplie donc, les rapports avec les militants de Nantes ont été renforcés par cette expérience commune, même si je n’étais probablement pas la personne la plus adaptée à envoyer là-bas.

Les choses se sont à nouveau accélérées au retour des vacances de Noël 2000. La direction de l’Unef continuait à tanguer. La direction de l’Unef-ID commençait à renoncer au moins pour une période à la réunification, considérant que l’Unef mourrait tôt ou tard et que cela ne valait pas le coup de dépenser de l’énergie dans la réunification. Le collectif national de l’Unef-ID se tenait début février pour convoquer le congrès national de cette organisation, qui aurait abandonné du même coup la réunification : en effet, tenir son congrès signifiait renoncer à organiser un congrès de réunification. Nous avons passé les semaines précédentes à exercer une pression sur la direction de l’Unef pour qu’elle envoie un signal à l’Unef-ID. Gaël a laissé probablement des dizaines de messages à Karine Delpas, qui ne rappelait jamais. Les derniers messages mériteraient de passer à la postérité, puisque Gaël chantait des chansons, demandait à Karine si elle n’avait pas eu d’accident et toutes sortes de délire pour signifier le ridicule de la situation. J’ai découvert quelque chose que Gaël, qui avait milité au PC, savait : les militants du PC passent leur temps ensemble, dans le militantisme, toutes les soirées. La direction de l’Unef passait donc ses soirées, que nous avons interrompues par nos coups de fils, avec l’ancienne direction de Marie-Pierre Vieu, à boire et à discuter.

Nous avons fini par obtenir un rendez-vous, qui devait être le vendredi précédant le CN de l’Unef-ID, ou peut-être même le samedi soir. Ce rendez-vous était fixé à St Lazare, et devaient être présents Gaël, Karel, et moi, David Lebon, et pour le PC Karine Delpas, Magali Chastagnier, Marion Brun et Silvère Magnon. Evidemment, vers minuit, il a été impossible de trouver un endroit calme pour discuter, et nous nous sommes rendus au siège de l’Unef en voiture, en craignant à chaque virage que la direction de l’Unef nous fausse compagnie. Nous nous sommes retrouvés dans ce cloaque, avec ses boîtes de pizzas éventrées, ses bouteilles vides, ses papiers désordonnés, et avons commencé à discuter avec Karine, les autres dirigeants de l’Unef n’ayant qu’un rôle de parasites dans le débat. Ce dernier visait à convaincre Karine d’écrire un courrier à l’Unef-ID proposant la relance du processus de réunification (et, au passage, de proposer le système « un homme, une voix, un mandat » pour le fonctionnement de la nouvelle organisation). Pour convaincre, nous avions deux armes. Premièrement, démontrer que l’Unef allait mourir. Deuxièmement, que nous ne suivrions par la direction dans sa tombe et que, si nous ne les soutenions pas, ils seraient mis en minorité par l’opposition stalinienne. Ces arguments ont donné lieu à des remarques sorties d’un autre monde de la part de Magali Chastagnier, qui s’est exclamée dans la discussion « s’il l’Unef-ID refuse une vraie unification, l’unification on la ferra sans eux ! Avec les associations, avec Animafac, etc. » Il a fallu la résonner et lui réexpliquer l’état des rapports de forces et de déliquescence de l’Unef. Marion Brun et Silvère Magnon se sont endormis, puis Karel (qui, étant donné sa petite taille, s’est endormi entre deux fauteuils…) et David Lebon. Je me rappelle avoir suivi, avec Magali, Karine et Gaël dans une salle avec des ordinateurs. Je me suis endormi la tête sur un clavier, tandis que les autres continuaient à discuter. J’ai été réveillé par David Lebon qui venait aux nouvelles. Gaël et Karine avaient réussi à écrire presque entièrement la lettre (ce qui était en soi un exploit quand on connaît les capacités à écrire de ces deux militants…). David Lebon, Gaël et moi avons exercé une pression pour inclure la modalité « un homme, une voix, un mandat » dans la lettre. C’en était trop pour Magali Chastagnier, puisque cela revenait à accepter le droit de tendance dans la nouvelle organisation (ce qui était en réalité évident pour tout le monde dans la réunification !). Elle a hurlé « d’accord, mais si c’est ça, il faut aussi écrire qu’on s’organise par filière ! ». Nous avons été horrifiés par l’absurdité de la proposition : aucune organisation étudiante n’avait suffisamment de militants pour s’organiser par filière et c’était bien le cadet des soucis de la réunification. Il a fallu lui expliquer gentiment mais fermement, y compris Karine, déserpérée, que cela ne pouvait pas être dans la lettre, que cela n’avait aucun rapport.

Nous sommes sortis du Bureau national épuisés mais avec notre lettre. Au moment de reprendre la voiture, garée celle-ci avait une contravention. Je n’avais pas beaucoup d’argent à cette période et je n’ai pas eu le courage de refuser lorsque David Lebon a proposé de la faire sauter par un député…
Le CN de l’Unef-ID a été un grand théâtre. Les militants du collectif Tous ensemble s’y sont rendus pour contribuer à exercer une pression sur la direction de l’Unef-ID. La direction refusait de prendre en compte les demandes des minorités et la lettre de Karine Delpas. A un moment, les oppositionnels se sont mis à frapper sur les tables en criant « démocratie, démocratie ! », en référence à l’Oppo de l’Unef lors des deux précédents congrès. La direction a tenu bon, soutenue par la TEPAS et Marie-Pierre a invité l’ensemble des militants qui s’insurgeaient contre l’attitude de la direction à sortir de la salle. Nous sommes donc sortis, et la salle s’est largement vidée, puisque ne restait que la Majorité nationale et la TEPAS, la TUU, la TE et les militants de Tous ensemble sortant. Suite à cette fronde, la direction a accepté de relancer la réunification. Dans la balance pesait la possibilité d’une scission de l’Unef-ID, la TE, qui dirigeait par ailleurs le MJS, envisageant de sortir, étant donné les méthodes extrêmement autoritaires de la direction.

Probablement que la direction de la TE avait plus ou moins consciemment le projet politique de rassembler la gauche dans le syndicat, d’attirer autour d’elle le courant communiste (ce qu’elle a fait quelques mois plus tard au sein de l’Unef), tandis que la Gauche socialiste – du moins la direction drayiste – raisonnait essentiellement par ses intérêts immédiats de fraction. Dans la plus pure illusion sociale-démocrate, qui reste celle de l’actuelle direction de l’Unef, elle croyait à un renforcement progressif de ses troupes, qui lui permette d’engranger des victoires, et d’atteindre on ne sait plus quoi.

Étiquettes

Commentaires