L’arrivée à la fac

By Antoine, 29 décembre, 2021
Le 9 rue de Tunis Le local de la LCR se trouvait là à l’époque... dans un état bien différent.

Je débarquais à la fac comme un immigrant arrive dans un nouveau pays, en septembre 1997. J’avais déjà rencontré des militants parisien une ou deux fois, mais ne connaissais absolument pas ce milieu. Je me souviens en particulier d’une discussion avec Léa, au café, première militante parisienne que je rencontrais moi même, lorsque j’étais lycéen, et extrêmement intimidé. En militant discipliné, j’intégrais l’UNEF-Jussieu, sans aucune connaissance sur le syndicalisme, et l’impression qu’on y perdait beaucoup de temps. En effet, nous considérions l’apparition politique de l’organisation comme une priorité, ce qui était loin d’être l’opinion majoritaire à la LCR et aux JCR à l’époque : en 1995, la LCR avait même appelé à voter indifféremment pour Arlette Laguiller, Robert Hue ou Dominique Voynet !

Ma sœur me rabrouait car je ne participais pas sérieusement à la campagne SOS inscriptions, et nous décidions que j’irais à la réunion du Collectif de l’Unef une semaine sur deux. Il faut dire que pour un banlieusard qui ne quittait Argenteuil que pour Asnières, Gennevilliers, Villeneuve-la-Garenne ou la Défense, ce n’était pas si simple de rentrer de rentrer si tard.
Ma sœur avait quitté le cercle Jussieu pour n’aller qu’au cercle Argenteuil suite aux désaccords avec la majorité du cercle, des JCR et de la LCR. Au départ, je ne militais donc qu’au cercle Argenteuil, sur les lycées, et participais à la vente du journal à Jussieu et faiblement à l’activité syndicale. Je syndiquais tout de même deux ou trois personnes dans mon TD, leur parlais de l’activité syndicale, connaissais un peu les militants.

Je rencontrais les militants des JCR, Alexandre, Pablo, Thomas, Guillaume et les autres militants. Claude était militant de la fraction de LO et aidait principalement à structurer le syndicat. Ivan (de son vrai nom Bernard Güth), militant allemand, était aussi intéressé par l’activité syndicale que par la possibilité de rencontrer des jeunes filles en regardant les cartes d’adhérent. Jérôme arrivait du PC et se préparait à être mon plus proche camarade pendant plusieurs années. Safi, Juliana Polastri, et bien d’autres constituaient le reste des troupes militant régulièrement. Notre activité était principalement la campagne SOS inscriptions, pendant laquelle nous exercions une pression sur l’administration pour inscrire des étudiants auxquels elle refusait l’entrée à l’université. Cela se déroulait par des pétitions, des rendez-vous avec les directeurs d’UFR et les présidents, des diffusions de tracts, parfois des occupations. Une année, je me trouvais chargé d’accompagné un étudiant africain, qui souhaitait s’inscrire pour la quatrième fois en maîtrise… Nous nous sommes rendus tous les deux dans le bureau du professeur responsable, qui a fini par signer l’autorisation d’inscription, après trois quart d’heure de discussion qui tournait en rond…

J’ai aussi aperçu sans y participer réellement la mobilisation des étudiants de psychologie de Paris 7. Sous prétexte de devoir avancer les travaux de désamiantage du campus de Jussieu, la direction de l’université projetait de déplacer l’UFR de psychologie près de la Gare de l’Est. En réalité, il n’était même pas sûr que la jonction se fasse en temps et en heures entre la destruction des locaux à désamianter et l’emménagement dans les nouveaux locaux. Nous percevions, ce qui s’est confirmé bien plus tard, que la raison profonde de ce déménagement était la volonté d’isoler l’UFR de psychologie de Paris 7 (une des seules UFR de psychologie clinique en région parisienne et en France) pour la réduire à néant, petit à petit. Cette a duré plus d’un mois, dont cinq semaines d’occupation de la présidence de Paris 7. A l’occasion d’un conseil d’administration, les étudiants ont envahit le couloir de la présidence et ne l’ont plus quitté. Au départ, l’administration a continué à fonctionner mais, devant l’empilement des duvets, les repas, les débats, les cours organisés dans les salles, elle a renoncé. Finalement, un accord a été passé entre la présidence et une partie des étudiants mobilisés. Les étudiants n’ont pas obtenu de ne pas déménager, seulement des garanties sur les conditions du déménagement. Après cette mobilisation, l’entièreté de la présidence a été reconstruite : peintures, sols, canapés, mobilier… On retrouvera nos étudiants de psychologie tous les trois ou quatre ans avec une dégradation de leurs conditions d’études.

Après près de deux ans d’activité militante, la principale difficulté était de trouver ma place : sur Argenteuil, nous avions, Juliette et moi, des difficultés à savoir ce que nous devions faire, coincés entre les vieux Alice et Boubou, et les jeunes. Il nous était difficile de former des nouveaux militants, et difficile d’être efficaces de manière générale, tout en comprenant à comprendre des choses et en voulant assumer une partie de l’activité.

D’un certain point de vue, ces difficultés correspondent particulièrement à la situation politique de l’époque : le score d’Arlettre Laguiller à l’élection présidentielle de 1995 démontrait la possibilité de construire quelque chose, d’avoir un écho. Nous commencions à percevoir que se dire révolutionnaire n’était plus comme quelques années auparavant, n’isolait pas totalement. La grève de 1995 prouvait que les travailleurs étaient toujours susceptibles de se mobiliser, au moins sur des questions très importantes. Mais, d’un autre côté, notre écho restait très limité, nos capacités politiques et militantes assez retreintes. Sur Argenteuil, nous avons un jour organisé une réunion publique sur la légalisation des drogues, en diffusant des tracts sur tous les lycées habituels. Le résultat ne fut pas à la hauteur de ce que nous avions espéré : une seule personne est venue à la salle Nelson Mandela, parce qu’elle rédigeait un article sur la question. Elle n’était même pas d’Argenteuil et avait après l’organisation de cette réunion par hasard.

Mon arrivée à la fac et la découverte de nouveaux militants a été aussi une découverte de la vie en dehors de la banlieue. Au lycée, j’avais côtoyé un milieu un peu différent de celui d’Argenteuil (la petite et moyenne bourgeoisie de Bois-Colombes et Asnières…), mais je restais centré sur le côté de la Seine le plus éloigné de Paris. Sans permis de conduire, sans transports après 21h30, seuls mes parents et ma sœur me permettaient parfois, en venant me chercher en voiture, de sortir du ghetto. Parce que la banlieue populaire est un ghetto, qu’on le veuille ou non. Les transports, la culture, l’information, les études, tout est organisé de telle manière que l’on ne peut en sortir. Trop cher, trop difficile, trop éloigné physiquement ou spirituellement. Les soirées cinéma à Villeneuve-la-Garenne, les boums du samedi soir, voilà les grandes sorties. Les sorties les plus huppées nous faisaient rencontrer, comme cette soirée à Asnières dans une grande maison, chez les M., avec un piano à queue, des boxes, des étages, un milieu qui n’était pas le nôtre et que nous ne voulions pas intégrer.

La découverte du Paris militant a été un changement, parce que, s’il ne rompait pas socialement avec le milieu que je refusais, était acceptable parce qu’il rompait politiquement. Un pont entre deux rives, entre les milieux populaires et la petite bourgeoisie… Mais aussi entre une vie pauvre, étriquée, et un univers plus large. J’ai commencé à participer à des soirées avec des militants, soirées dans lesquelles nous nous amusions et buvions beaucoup (encore que je n’étais un expert ni de l’un ni de l’autre) et dans lesquelles je commençais à me faire de nouveau amis, qui souvent militaient avoir moi. Julien, Vanessa, Lenaïg, Jonathan, toujours Juliette, Jérôme, nous avons partagé l’essentiel de notre temps, nous qui représentions les forces vives de la section parisienne des JCR.

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