Jussieu

By Antoine, 29 décembre, 2021

Pendant ce temps, à Jussieu, la bataille faisait rage entre les tendances. Lasse de ces batailles, Alice avait quitté le cercle Jussieu pour ne se consacrer qu’à Argenteuil. Je restais aux deux cercles, avec Boubou, pour continuer la bagarre. Le niveau d’affrontement était très important. En cercle, nous faisions en dernier point de l’ordre du jour le débat « Argenteuil-Jussieu », les militants de la majorité refusant que nous fassions partie de deux cercles à la fois. Je tentais de me justifier : « Etre à deux cercle, c’est plus sympa, parce que cela permet de militer là où j’habite donc où je connais des gens, et là où je fais mes études, donc où je connais d’autres personne ». H*** : « mais, tu sais Antoine, on ne fait pas de la politique pour s’amuser ». Un autre jour, B*** éclata : « c’est hors de question ! Je ne baisserai pas mon pantalon ! ». Boubou : « Dis-moi, quand tu dis « je ne baisserai pas mon pantalon », tu ne veux pas dire, te faire enculer, par hasard ». Et lui : « Je n’ai pas dit ça, je n’ai pas dit ça ».

Pour assemblée générale de la région parisienne, nous avions obtenu des camarades de Nanterre un soutien du bout des lèvres. Lorsque celle-ci commença et que les militants de la majorité virent qu’ils étaient minoritaires, ils s’arrangèrent pour quitter la salle précipitamment. Ce faillit devenir une habitude lorsque notre tendance demanda une explication à la présence d’un camarade de l’Unef, sur les listes communes Unef-Unef-ID pour les élections à la MNEF, sans qu’il y ait eu de discussion. Malgré une introduction très enrobée de Capucine, B*** quitta la salle, suivit quelques interventions plus tard par U*** qui déclara « j’ai bien réfléchi, et c’est scandaleux ce qui a été dit, donc je quitte la salle aussi ».

Sur Jussieu, la bataille continuait à faire rage et, bien que notre activité reste limité, nous gagnions des partisans, Jérôme, Nassima (Tasnime), Eric, dans le cadre des discussions de congrès. Boubou tentait de redonner une dynamique au travail syndical et m’associa l’organisation d’une campagne sur le restaurant universitaire. Il y avait à l’époque 4 salles. Deux salles « normales », une salle « Grill », plus chère, et une salle « Rapido », où on servait des steaks et des frites et où il manquait un dessert. Les filles d’attente étaient très longues –on pouvait attendre trois quart d’heure à l’heure de pointe – dans les deux salles normales et bien plus courtes dans les deux autres, qui devaient rapporter plus au CROUS. L’idée de Boubou était de revendiquer la transformation des salles Grill et Rapido en salles « normales » et le doublement du guichet de vente de tickets. Nous avons fait signer environ 2500 pétitions, organisé un rendez-vous avec la direction du CROUS… et obtenu un yaourt blanc supplémentaire en salle Rapido. Une grande victoire syndicale de l’Unef !

Avec ce type d’activité, la prise en charge de l’activité quotidienne, nous avons repris la direction du cercle, petit à petit. Parallèlement, les militants de la majorité ont été démoralisés et sont devenus peu actifs, préférant utiliser leur carte UGC le mercredi soir que venir à la réunion du cercle. Nous nous retrouvions à présent d’un côté, Jérome, Tasnime, Violette, Eric, et moi d’un côté, Alexandre, Jean, Juliana, Frédérique, Guillaume de l’autre. Des conflits ont continué à éclater régulièrement. Sur les questions syndicales, en particulier, nous n’avions pas la même approche. Lors d’une lutte pour inscrire des sans-facs, nous avons du trouver un compromis avec l’ancienne direction du cercle sur la nécessité de négocier avec la direction de l’université, lors d’un occupation.

La bataille s’est terminée de manière totalement destructrice. Lors d’un cercle, nous abordions la nécessité de discuter de l’intervention de Jean dans Attac-Campus. Cette discussion commençait sur un terrain tout à fait serein, puisqu’il s’agissait de savoir ce qu’il se passait dans cette organisation, quels étaient les débats, ce que défendait Jean. La discussion a rapidement glissé et les tensions se sont exacerbées entre Jérome et K*** : « Si tu venais en cercle régulièrement, on pourrait savoir ce qui se passe.
– Mais pourquoi pensez-vous que je ne viens pas en cercle ? répondit Jean. C’est parce que ça me fait chier.
– Mais si tu te fait chier, et bien tu n’as qu’à te barrer ! éclata Jérôme.
– Ah bon ? Et bien tu as gagné, je me casse !

J’essayais très vaguement de recoller des morceaux, Thomas intervenait : « bravo, vous avez détruit la diversité politique du cercle ».

Sur cette piteuse fin, nous nous sommes retrouvés pendant des mois à construire avec un nombre extrêmement restreint. Violette participait au Bureau de ville, au secrétariat femmes, et un petit peu à l’activité dans l’Unef et à la vente. Fille de militants, elle ne se rendait pas réellement compte à l’époque de comment construire, comment convaincre des jeunes qui n’avaient jamais milité de leur vie et ne prenait donc pas le temps de le faire. Anthony, militant qui venait d’Angers, était très souvent volontaire. Mais, étant aveugle, il ne pouvait participer qu’à une partie de l’activité. Jérôme était un cadre politique très formé, en particulier sur les questions internationales, et notamment sur des secteurs aussi intéressants que le Moyen Orient et l’Amérique du Sud. Mais il avait le défaut d’être un étudiant brillant dans son domaine et… toujours en retard dans son travail. Il passait donc une grande partie de ses nuits à terminer ses devoirs, ses mémoires à rendre. Un vendredi, jour de vente, je l’appelai, vers 11h30, sur son portable, pour le réveiller afin qu’il soit présent à midi pour la vente. Après plusieurs tentatives infructueuses, j’appelai sur son téléphone fixe. Il se réveilla, promit d’être là et se rendormit. Habitué à ce petit manège, je recommençais l’opération vingt minutes plus tard, puis encore vingt minutes plus tard… pour le voir arriver vers 14h45. Une répartition s’est faite d’elle-même dans cette période : je militai le matin, car lui ne pouvait manifestement pas s’organiser pour y parvenir, et il militait le soir, puisque je devait partir tôt pour attraper le dernier bus qui allait chez moi.

Nous avons passé des mois à ce petit rythme, avant de rencontrer d’abord Raphaël, puis Emmanuelle, Isabelle et Julie. Raphaël avait été proche des JCR pendant une période, et n’avait pas intégré l’organisation, la majorité le jugeant trop « gauchiste ». Il avait participé à la mobilisation des étudiants de psychologie. Après une année au Canada, il est revenu et a rejoint l’Unef et les JCR.

C’est à cette époque que les étudiants de cinéma se sont mobilisés. Bien que faisant partie d’une filière toute neuve, ils manquaient considérablement de moyens qui, disaient-ils, étaient pris par la filière de communication, qui faisait partie de la même UFR. Ils se sont donc mobilisés en octobre ???, après avoir organisé quelques assemblées générales en juin. Dans le même temps, l’UFR de Géographie, histoire et sciences sociales (GHSS) devait elle aussi déménager, mais rue du Javelot, dans le 13e arrondissement. Etant les deux militants les plus formés et les plus sérieux du cercle, Jérôme et moi nous sommes répartis le travail. Lui qui était en géographie s’est plongé dans le mouvement de GHSS, et moi dans le mouvement de cinéma. Ces mobilisations n’ont encore pratiquement rien donné. L’UFR de géographie a obtenu des moyens supplémentaires, a été dissociée de la filière de communication mais a été finalement rattachée à l’UFR de biologie de Paris 7, ce qui n’augure pas d’une diversification culture très poussée. L’UFR de GHSS a déménagé et n’a toujours pas réintégré les nouveaux bâtiments. Tous les enseignants et les étudiants les plus politisés et militants de l’université ont donc été sortis de celle-ci pour plusieurs années… Mais, dans cette mobilisation, nous avons à nouveau appris des choses. A une assemblée générale des étudiants de cinéma, une militante de l’Unef-Id (qui faisait partie des négociateurs de l’accord en psycho quelques années plus tôt) a fait une intervention à la suite de laquelle elle s’est fait sortir de la salle, parce que l’Unef-Id avait négocié avec l’université et n’avait rien fait pour les étudiants en juin. Quand je commençais mon intervention en tant que représentant de l’Unef, l’accueil fut aussi exécrable, contre « les syndicats ». J’expliquais que l’Unef n’était pas au courant de ce qui s’était passé en juin, et qu’elle soutiendrait les étudiants mobilisés quelques soient leurs revendications, que nous mettions à disposition notre duplicopieurs, nos élus, etc. A la suite de cette intervention, alors que je ne faisais même pas partie de l’UFR, j’ai été associé à la plupart des discussions, auxquelles je ne comprenais pratiquement rien étant donné la précision du débat concernant les financement, les rapports avec la filière communication, etc. Mais j’ai rencontré des dizaines d’étudiants que nous avons retrouvé les années suivantes, et un enseignant, Thierry, que nous avons côtoyé pendant des années dans les rues, notamment pendant le mouvement lycéen de 2005.

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